Construction mémorielle et tradition gentilice dans l’histoire de Coriolan: le cas de Valeria et de la coopération féminine

Memorial construction and family tradition
in the story of Coriolanus: the case of Valeria
and female cooperation

Cyrielle Landrea
Université Bretagne Sud

Résumé: L’histoire de Coriolan insiste sur une ambassade féminine qui a réussi à déjouer les plans guerriers du général. La tradition met souvent en avant la mère et l’épouse de Coriolan, mais Denys d’Halicarnasse et Plutarque soulignent le rôle déterminant de Valeria, la sœur de P. Valerius Publicola. Cette version de l’histoire de Coriolan invite à interroger la place de la construction mémorielle et l’influence des Valerii dans la fixation d’une version favorable à la gens.

Mots-clés: histoire romaine, république romaine, patriciat, mémoire collective.

Abstract: The story of Coriolanus emphasises the success of an embassy that persuaded Coriolanus to abandon his plan to attack Rome. Tradition often highlights Coriolanus’ mother and wife, but Dionysius of Halicarnassus and Plutarch emphasise the decisive role played by Valeria, the sister of P. Valerius Publicola. This version of the story of Coriolanus invites us to question the place of memory construction and the influence of the Valerii on the establishment of a version favourable to the gens.

Keywords: Roman history, Roman Republic, patriciate, collective memory.

Laburpena: Koriolano jenerala Erromari erasotzeko plana bertan behera uzteaz konbentzitu zuen emakume-enbaxadaren arrakasta nabarmentzen da Koriolanoren historian. Tradizioak Koriolanoren ama eta emaztea nabarmentzen ditu, baina Dionisio Halikarnasokoaren eta Plutarkoren arabera, P. Valerio Publikolaren arreba Valeriak eginkizun erabakigarria izan zuen. Koriolanoren historiaren bertsio honek eramaten gaitu zalantzan jartzera zer toki bete zuen memoriaren eraikuntzak eta zer eragin izan zuten Valeriitarrek gensaren mesederako bertsioaren ezarpenean.

Gako hitzak: Erromako historia, Erromako Errepublika, patriziatua, memoria kolektiboa.

* Correspondencia a / Correspondence to: Cyrielle Landrea, Université Bretagne Sud – laboratoire TEMOS (UMR 9016), 10 Grande Rue, 51290 Ambrières (France) — cyrielle.landrea@univ-ubs.fr — http://orcid.org/0009-0004-4739-8906.

Cómo citar / How to cite: Landrea, Cyrielle (2026), «Construction mémorielle et tradition gentilice dans l’histoire de Coriolan: le cas de Valeria et de la coopération féminine», Veleia, 43, 91-104. (https://doi.org/10.1387/veleia.27847).

Recibido: 13 septiembre 2025; aceptado: 24 noviembre 2025.

ISSN 0213-2095 - eISSN 2444-3565 / © 2026 UPV/EHU Press

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« The noble sister of Publicola, / The moon of Rome, chaste as the icicle / That’s curdled by the frost from purest snow / And hangs on Dian’s temple : dear Valeria ! «[1]. Dans la tragédie shakespearienne, Coriolan ne tarit pas d’éloges sur Valeria qui est présentée comme l’amie fidèle de Coriolan[2]. Selon la tradition, Coriolan aurait souhaité attaquer Rome en 488 av. J.-C. et il en aurait été dissuadé par une ambassade féminine. Cet épisode faisait partie de la mémoire collective romaine. Toutefois, l’histoire de Coriolan a suscité des doutes dès l’Antiquité. Ainsi Cicéron notait-il déjà des similitudes entre Thémistocle et l’aristocrate romain[3]. Notre propos ne cherche pas à réévaluer la véracité des sources, mais plutôt à déceler des schémas narratifs en mettant en lumière l’importance des traditions gentilices. L’écriture de l’histoire de Coriolan est complexe et elle doit tenir compte d’un empilement de références et d’étapes successives dans la fixation de l’histoire[4]. En effet, l’interprétation des sources relatives à cet épisode reste largement tributaire de récits élaborés à l’époque tardo-républicaine et au début de l’Empire. Les sources sur l’époque archaïque présentent des problèmes multiples : sources fragmentaires et très largement postérieures, traditions divergentes, réécritures de l’histoire et forgeries notamment[5]. L’étude du rôle des femmes dans l’épisode de Coriolan permet d’analyser les traditions littéraires multiples, la mémoire gentilice et les conséquences sur la construction de la mémoire collective[6].

L’histoire gentilice « officielle » s’est progressivement fixée à la fin de la République et au début de l’Empire. Néanmoins, le scepticisme est souvent de mise quand on aborde la mémoire d’une grande lignée et son rôle au début de la République dans la « cité des grands ancêtres »[7]. En effet, l’histoire, la tradition, la légende et les recréations sont étroitement liées. Le personnage de Valeria incarne bien tous ces doutes. Selon la tradition, elle appartient à la gens Valeria, une des lignées patriciennes les plus prestigieuses. Elle est considérée comme un exemplum. Valeria est présentée comme la sœur d’un des pères fondateurs de la République romaine, P. Valerius Publicola, qui exerça le consulat dès 509 av. J.-C. Les Valerii appartiennent donc à la plus ancienne noblesse, celle des descendants des premiers consuls de la République. Ils ont progressivement su écrire et contrôler leur histoire familiale, notamment grâce à Valerius Antias[8]. La maîtrise de l’histoire gentilice était un atout indéniable dans la compétition politique à l’époque républicaine, car la mémoire familiale donnait un surcroît de prestige, en rappelant l’ancienneté de la gens. Le service de la res publica était également un aspect essentiel de l’identité des Valerii, comme lorsque Valeria aurait sauvé la patrie grâce à l’aide des femmes romaines.

Un des enjeux sera de déterminer la part de construction mémorielle dans l’histoire de Coriolan, tout en étudiant les modalités de la participation féminine à la sauvegarde de l’Vrbs. Dans un premier temps, nous analyserons le rôle des femmes de l’entourage de Coriolan et leur action médiatrice pour sauver Rome. L’étude portera ensuite sur le rôle spécifique de Valeria et la construction narrative des événements influencée par l’écriture de l’histoire des Valerii. Les récits ne se sont pas limités à l’ambassade féminine et à ses enjeux, puisque les sources se sont intéressées aux modalités de commémoration et de reconnaissance choisies par le Sénat. L’attention portera donc sur la mise en place du culte de Fortuna Muliebris qui célèbre le succès de la médiation féminine auprès de Coriolan. Le récit étiologique de l’instauration de ce culte est lié à la tradition gentilice des Valerii.

Le rôle médiateur des femmes dans la renonciation de Coriolan

C. Marcius Coriolanus est un personnage emblématique du début de la République. Il avait prouvé sa bravoure lors de plusieurs batailles, ce qui lui permit d’obtenir le cognomen de Coriolanus après avoir pris la cité volsque de Corioli en 493 av. J.-C. Il échoua cependant au consulat, puisque la plèbe craignait de perdre des droits récemment acquis. Tite-Live présentait effectivement Coriolan comme un homme hostile à la plèbe[9]. En 492 av. J.-C., Rome faisait face à une situation tendue à cause de la famine et les tribuns de la plèbe craignaient une reprise en main par certains sénateurs pour limiter les droits acquis. Menacé par un procès et condamné par contumace[10], Coriolan s’exila chez les Volsques en 491 av. J.-C. Cette partie n’a pas pour but de retracer toute l’action féminine, mais de mettre en avant quelques aspects de la coopération et de la mise en scène de la médiation.

Émulation et pouvoir des émotions pour sauver Rome

En 488 av. J.-C., l’exilé Coriolan menaçait de se venger en envahissant l’ager Romanus, alors que son armée campait près des fosses de Cluilius[11]. Cet ancien exemplum de bravoure au service de la République naissante était donc devenu un ennemi irréductible de Rome. Des ambassadeurs furent envoyés pour tenter de raisonner Coriolan. La première ambassade constituée de sénateurs se solda par un échec. L’ambassade de prêtres fut un nouvel échec, car Coriolan refusait de négocier. Face aux échecs de ces ambassades, des femmes prirent les choses en main pour sauver Rome. La tradition pro-valérienne rapporte le rôle déterminant de trois femmes : la mère de Coriolan, Veturia[12], son épouse Volumnia et Valeria, qui a fédéré les énergies.

Plutarque met d’abord en avant l’attitude féminine traditionnelle des suppliantes, puisque les femmes implorèrent l’aide et la protection de Jupiter Capitolin[13]. La procédure de résolution des litiges liait forcément les hommes et les dieux, puisque l’avenir de Rome était incertain. Valeria apparaît dès ce moment[14]. Les espaces occupés donnent également une visibilité importante aux femmes, car elles sont dans l’espace public et font converger vers elles des badauds. Les lieux de la coopération féminine mêlent donc espace public et espace privé, puisque Valeria incite les matrones à se diriger vers la domus de Veturia pour faire pression sur la mère de Coriolan. La codification de l’attitude des suppliantes est manifeste; les lamentations et les tenues de deuil doivent être encadrées pour que les femmes parviennent à leurs fins[15]. Les émotions sont par conséquent canalisées et le rituel du deuil est instrumentalisé.

Les pleurs sont ambivalents, car ils servent à la fois dans le cadre d’une supplicatio à l’égard des dieux et pour ensuite attendrir Coriolan[16]. En étudiant le pouvoir des larmes, Denys d’Halicarnasse insiste aussi sur les conséquences d’un discours de Veturia[17]. Les femmes rassemblées se lamentèrent tellement que leurs cris furent entendus dans une grande partie de la ville. Cet atermoiement féminin a entraîné un mouvement de foule. Valeria a fait de nouvelles supplications, puis les femmes la supplièrent d’agir et se livrèrent à des actes démonstratifs. Cette action féminine collective aurait fait céder Veturia selon Denys d’Halicarnasse. Le récit prend alors une autre tournure, puisque les femmes, après avoir invoqué les dieux, ont informé les consuls, en prolongeant ainsi leur action dans la sphère politique. Elles cherchaient à obtenir l’accord du Sénat pour dissuader Coriolan.

Selon Denys d’Halicarnasse relayant la tradition gentilice des Valerii, Valeria avait codifié les modalités de l’intervention féminine. Une délégation de femmes dirigée par Veturia et Volumnia se rendit ensuite vers le camp de Coriolan aux fosses de Cluilius[18]. La participation d’enfants symbolisant l’avenir de l’Vrbs avait pour but de renforcer le pathos et de dissuader Coriolan, tout en provoquant d’abord l’étonnement[19]. Les enfants du Romain déchu étaient aussi présents. La force féminine s’appuyait encore sur les émotions[20]. Tite-Live apporte plus de précisions sur les mécanismes de persuasion. Coriolan s’était promis d’être insensible aux larmes[21]. Pourtant, après le discours maternel, Tite-Live précise que les lamentations féminines ont infléchi la position de Coriolan[22]. Outre les larmes, Plutarque insiste sur les modalités d’action ; en se jetant aux genoux du Romain, la mère et l’épouse de Coriolan sont parvenues à leurs fins[23].

La dimension familiale des médiations

Le récit de Plutarque dans la Vie de Coriolan épouse la tradition favorable aux Valerii[24]. L’auteur a certes utilisé des sources antérieures pour rédiger cette biographie, notamment le récit de Denys d’Halicarnasse[25], mais il a eu accès à d’autres sources, puisqu’il nomme différemment les femmes de l’entourage de Coriolan. En effet, Plutarque appelle Volumnia la mère de Coriolan et Vergilia l’épouse. Il s’écarte donc des traditions élaborées par Denys et Tite-Live et semble plus proche de la tradition gentilice des Valerii. Rappelons seulement le fait qu’il a rédigé la Vie de Valerius Publicola et qu’il a utilisé les écrits de Valerius Antias[26]. Ce parti-pris est visible dans la minimisation du rôle de Veturia et Volumnia. Ces dernières sont d’abord présentées comme de simples femmes laissant libre cours à leurs émotions lors du départ en exil de Coriolan[27]. Les deux matrones sont ainsi montrées dans la posture traditionnelle des femmes impuissantes se lamentant.

Cependant, grâce à la force de persuasion de Valeria dans les récits de Denys d’Halicarnasse et de Plutarque, Veturia et Volumnia ont endossé le rôle de négociatrices. La vision traditionnelle du rôle féminin et l’utilisation de ces médiatrices de dernier recours sont des topoï littéraires. L’irruption des femmes dans la sphère publique était perçue comme une transgression correspondant à une situation exceptionnelle. Toutefois, les intérêts familiaux et collectifs sont liés ; le devoir de la mère et de l’épouse de Coriolan était de convaincre le général. Le discours de Veturia insiste sur ces liens familiaux et sur la culpabilité d’une mère ayant mis au monde un ennemi de Rome[28]. La vengeance de Coriolan était de fait contre-nature. En étudiant la place des larmes et des émotions, S. Rey a démontré que ce personnage inflexible s’était doté d’une profondeur psychologique[29]. Le succès de la médiation féminine était en outre lié à l’acte de pietas de Coriolan à l’égard de sa famille.

Volumnia vante la solidarité des femmes soudées par les mêmes malheurs[30]. D’abord Volumnia pâtit de l’absence de son mari et sa maisonnée en a été déshonorée. Ensuite, l’accent est mis sur le caractère exceptionnel de l’action féminine qui se prépare, une action de dernier recours lorsque les mécanismes traditionnels n’ont pas pu rétablir la concorde à Rome. L’enjeu est clairement la sauvegarde de la patrie[31]. L’intervention des femmes à des moments critiques des premiers siècles de l’histoire romaine est mentionnée dans les sources. C’est le cas par exemple des Sabines[32] ou de Lucrèce pour mettre fin à la tyrannie. Les exemples enjolivés, recréés ou purement inventés servent également à légitimer l’action féminine, notamment à la fin de la République[33]. Ces actions de la Rome archaïque créent des exempla.

L’ambassade féminine a suscité l’intérêt des auteurs anciens et a intégré la mémoire collective. Les grandes familles citées pouvaient en retirer un surcroît de prestige. En écrivant son histoire, la gens Valeria a ainsi valorisé la sœur de P. Valerius Publicola. Il convient de nous intéresser à la construction de cette figure exemplaire.

Construire l’histoire et la mémoire des Valerii : la mise en valeur du rôle de Valeria

Plusieurs versions de la médiation féminine cohabitent, notamment celles de Denys d’Halicarnasse, Tite-Live et Plutarque. Elles ne relaient pas toutes la tradition pro-valérienne incarnée par Valeria. Par exemple, Tite-Live insiste plutôt sur la pression des femmes sur la famille de Coriolan. Il n’y a pas d’individualisation ou de volonté de mettre en avant l’action d’une femme en particulier pour forcer la mère et l’épouse à intervenir. Tite-Live est d’ailleurs méprisant[34] et il nie la possibilité d’une action courageuse pour sauver la patrie, en liant l’action féminine à une conséquence de la peur qui régnait alors à Rome.

La fabrique d’un personnage exceptionnel : le rôle déterminant de Valeria

La tradition pro-valérienne présente Valeria comme l’initiatrice de l’ambassade des matrones[35]. Denys d’Halicarnasse fait intervenir la patricienne lorsqu’il mentionne les pleurs et les supplications des femmes devant le temple de Jupiter capitolin. L’historien propose alors un portrait élogieux de la patricienne permettant de l’ériger en exemplum[36]. Elle est présentée comme une matrone d’âge mûr alliant mérite personnel et lignée exceptionnelle. Denys précise son lien de parenté avec Valerius Publicola, qui a participé à la libération de la tyrannie royale. Cette précision est importante, puisque le prestige fraternel rejaillit sur Valeria et lie la famille au bien commun. Valeria prend ensuite ses responsabilités face au péril encouru par Rome et aux lamentations féminines. Elle monte sur les marches du temple de Jupiter capitolin, rassemble les femmes, puis les rassure, leur redonne espoir et les galvanise. Denys d’Halicarnasse souligne l’inspiration divine sous-tendant l’action de la patricienne. Valeria est présentée comme une meneuse de femmes alliant dimension politique (sauvegarde de la patrie) et dimension religieuse (inspiration divine)[37]. L’engagement des femmes apparaît alors comme un devoir envers la patrie et les dieux. L’aspect religieux est un élément essentiel, puisqu’à l’issue de l’épisode de Coriolan, Valeria devient la première prêtresse du culte de Fortuna Muliebris[38]. Il n’est donc pas anodin de la voir demander de la force aux dieux.

La nature féminine de Valeria n’est cependant pas occultée, puisqu’on la retrouve également dans la posture traditionnelle de la consolation dans ce passage. Denys d’Halicarnasse attribue un premier discours à Valeria pour que les femmes convergent vers la maison de Veturia[39]. La patricienne expose également tout son plan d’action : porter des habits de deuil, instrumentaliser les enfants pour montrer que la survie de Rome est en jeu et mettre en scène les pleurs. Puis elle prononce un deuxième discours devant Veturia et Volumnia, en espérant convaincre ces femmes de l’entourage de Coriolan[40]. Selon E. Valette, « Denys d’Halicarnasse rapporte, au style direct, ses paroles (…), qui tant du point de vue formel que par leur contenu ne se distinguent en rien d’un discours oratoire prononcé par un homme »[41]. Grâce à son charisme, Valeria persuade les femmes[42] et elle fait envoyer une ambassade de matrones en 488 av. J.-C., alors que Coriolan se trouve aux fossae Cluiliae à la tête d’une armée. Grâce à son aide, elles réussissent à persuader Coriolan selon la tradition.

Une patricienne se conformant à l’ethos familial

La tradition gentilice valérienne apparaît également dans le récit de Plutarque qui reprend la valorisation des exempla de la gens Valeria des premiers temps de la République[43]. Plutarque avait effectivement consacré une biographie à Valerius Publicola, un des pères fondateurs de la République. Denys d’Halicarnasse et Plutarque insistent donc sur les liens familiaux avec Valerius Publicola considéré comme un exemple à suivre. Valeria en est la digne héritière. Or l’ethos aristocratique valorisait l’exemplarité et les aristocrates se devaient d’imiter, d’égaler voire de surpasser les exempla familiaux. Plutarque insiste sur l’importance du γένος. Le prestige familial rejaillit sur Valeria et il souligne la légitimité de l’action de Valeria qui se conformait à l’idéal familial. Comme Publicola et les hommes de la famille, elle sert la res publica à sa manière. C’est ce que Plutarque exprime en mentionnant l’intérêt général et il intègre un discours recréé donnant le beau rôle à Valeria. L’ethos patricien transparaît dans le discours de Valeria : service de la res publica, défense de la patrie et de l’honneur, quête de gloire, dévouement pour le bien commun et profondeur historique.

Plutarque la présente comme la digne héritière de son frère et lui attribue un discours[44] présentant une variation importante dans l’histoire de Coriolan, puisque la mère s’appelle Veturia chez Denys d’Halicarnasse et Tite-Live. Les arguments de Valeria s’appuient sur la dimension mémorielle, en évoquant le souvenir des Sabines[45]. La force rhétorique de la patricienne place l’action féminine dans le passé de la Rome primitive. Valeria responsabilise les femmes qui ont l’avenir des Romains entre leurs mains[46]. En outre, la mention des Sabines n’ancre pas seulement la médiation dans un passé glorieux qui annoncerait un succès à venir et légitimerait la coopération féminine, puisque l’argument fait également écho à la mémoire gentilice des Valerii et à leur origo gentis. Plutarque mentionne effectivement un dénommé Valerius, qui aurait été le principal artisan de la paix entre les Romains et les Sabins, puis de la fusion de ces deux peuples[47]. Dans la mémoire collective, cette réconciliation est due aux efforts des Sabines et Plutarque relaie probablement la propagande gentilice des Valerii, issue soit des annales familiales, soit des écrits de Valerius Antias. Denys d’Halicarnasse avait par ailleurs précisé que le Sabin Volusus Valerius était l’ami de Titus Tatius venu avec lui à Rome[48]. Ainsi les jeux d’échos entre les époques de Romulus et de Coriolan doivent-ils être également considérés à l’aune de la tradition valérienne.

La tradition pro-valérienne a donc mis en avant le rôle déterminant de la sœur de Publicola dans la réussite de l’ambassade féminine auprès de Coriolan. L’histoire gentilice des Valerii a dû influencer les récits de Denys d’Halicarnasse et de Plutarque. Valeria apparaît également dans la commémoration du succès de l’ambassade avec une construction narrative plus complexe.

La commémoration d’une victoire féminine et le culte de Fortuna Muliebris

L’histoire de Coriolan ne s’arrête pas à sa reddition, puisque le succès de l’action médiatrice des femmes a été valorisé pour montrer la reconnaissance de la patrie et élaborer une étiologie pour le culte de Fortuna Muliebris[49]. J.-M. David a d’ailleurs montré les spécificités cultuelles qui ont influencé l’histoire de Coriolan[50]. Ce « mythe de fondation »[51] est également très largement favorable aux Valerii. La gens Valeria ne s’est pas contentée de conserver la mémoire des prouesses politiques ou militaires, car l’histoire gentilice a également su conserver, enjoliver, voire créer des épisodes fondateurs de la religion romaine. Le culte des Valerii au Tarentum ensuite lié aux Jeux séculaires[52] est probablement le plus connu, puisqu’il a intégré la mémoire collective. Le culte de Fortuna Muliebris n’est donc pas le seul culte archaïque associé à cette gens.

La mise en place du culte de Fortuna Muliebris

Selon la tradition, les matrones souhaitaient commémorer leur victoire pacifique et demandèrent alors au Sénat l’autorisation de construire un temple avec leurs fonds propres pour honorer Fortuna Muliebris[53]. Le récit de la tradition précise que le Sénat souhaitait commémorer l’aide féminine précieuse[54] ; la construction d’un temple semblait être un choix pertinent pour exprimer la gratitude romaine. Afin d’ancrer le dévouement de ces matrones dans la mémoire collective, le lieu choisi fut l’endroit même où l’ambassade avait été accueillie par Coriolan. La localisation en dehors de l’Vrbs, à proximité des fossae Cluiliae[55], faisait entrer le temple dans la catégorie des sanctuaires de confins, aux limites-mêmes de l’ager Romanus antiquus, plus précisément au quatrième mille de la Via Latina[56].

L’épiclèse Muliebris liait ainsi étroitement la déesse et les mulieres. Cette divinité et son culte restent toutefois méconnus, puisque l’instauration du culte est en fait le seul événement connu[57]. Pourtant C. E. Schultz précise qu’il ne s’agit pas pour autant d’une invention augustéenne mise en avant par Denys d’Halicarnasse[58]. La lutte contre les Volsques était bien une réalité au Ve s. av. J.-C. et le lapis Satricanus a prouvé l’importance des Valerii au début de la République[59]. L’inscription en latin archaïque mentionne Poplios Valesios : Ieisteterai Popliosio Valesiosio / suodales Mamartei. Grâce au contexte archéologique et aux formes archaïques de la langue, portant des traces de dialectes italiques, cette inscription peut être datée vers 500 av. J.-C. Ensuite, l’identification de ce Poplios Valesios à P. Valerius Publicola semble la plus probable. Une Valeria appartenant à une famille prééminente n’aurait donc rien d’incongru, même si la prudence reste de mise, puisque le récit aurait bien pu être influencé par une forgerie gentilice. En outre, « It is possible that the story of Fortuna Muliebris’s temple is a late etiology, similar to other suspect tales of temples founded by women, though it stands apart from those other stories in some important ways » comme le souligne C. E. Schultz[60].

En dépit du souhait exprimé par les matrones, le Sénat a refusé la participation des femmes pour financer les travaux[61]. La mise en place cultuelle a été confiée aux pontifes, mais les femmes ont obtenu le privilège de choisir la prêtresse chargée d’effectuer le premier sacrifice. Selon Denys d’Halicarnasse[62], les femmes n’ont pas attendu la dédicace du sanctuaire pour célébrer le premier anniversaire de la retraite de Coriolan, le 1er décembre 487 av. J.-C. Le récit étiologique de la mise en place cultuelle cite une seconde date, celle du 6 juillet 486 av. J.-C., durant laquelle le consul Proculus Verginius consacra le temple[63]. Le culte est donc lié à une duplication de la fête avec deux dates importantes : le 1er décembre doté d’une forte dimension mémorielle, tandis que le 6 juillet constitue le dies natalis cultuel. Les matrones se seraient même cotisées pour offrir une deuxième statue cultuelle. Cette démonstration de piété fut d’ailleurs couronnée par un miracle de la déesse approuvant la démarche féminine. Selon Valère Maxime, la statue offerte par les femmes aurait parlé à deux reprises pour remercier les Romaines en prononçant ces paroles : Rite me, matronae, dedistis riteque dedicastis[64]. Denys d’Halicarnasse mentionne également cet épisode de la statue parlante, en précisant que la déesse avait parlé distinctement en latin, à tel point que les femmes pensèrent à une voix humaine[65]. Plutarque signale aussi cette voix : θεοφιλεῖ με θεσμῷ γυναῖκες δεδώκατε[66]. Ce culte aristocratique matronal[67] n’était pas exclusivement patricien, comme l’atteste la présence de la femme plébéienne de Coriolan, Volumnia. Il y a aussi une vision restrictive des femmes, puisque sont exclues du culte, les femmes remariées, les courtisanes et les jeunes filles. Le couronnement de la déesse et le service cultuel étaient réservés aux jeunes mariées[68].

Valeria, première prêtresse d’un culte réservé aux matrones

Denys d’Halicarnasse précise que Valeria fut la première prêtresse choisie pour présider aux sacrifices. Elle aurait été choisie par les autres matrones afin de la remercier d’avoir été à l’initiative de l’ambassade[69]. Selon la tradition, la patricienne a donc bénéficié d’une reconnaissance importante. Son rôle prédominant dans l’ambassade et l’instauration d’un nouveau culte laissent penser à un ajout de Valerius Antias, sans véracité historique. J. Gagé a livré une explication bien différente, où les considérations gentilices et l’instrumentalisation de l’histoire sont inexistantes[70]. Il s’intéresse davantage à l’intervention collective féminine et à la recréation de l’épisode pour servir l’étiologie du culte de Fortuna Muliebris. Le schéma élaboré par J. Gagé est lié à l’approche structuraliste de la religion romaine. Il rejette toute vision historique et offre également des interprétations sur les noms des principales actrices[71]. Selon lui, les noms de Valeria, Veturia et Volumnia seraient liés à la nature du culte matronal. Elles représenteraient en fait différentes catégories féminines : Veturia pour les femmes âgées (rappelant le mot uetus), Volumnia pour les femmes mariées et en âge de procréer, tandis que Valeria symboliserait les vierges en bonne santé, vigoureuses et encore célibataires. Il en veut pour preuve l’étymologie du nom issu du verbe ualere. Valeria aurait même revêtu une dimension guerrière tant son rôle a été important dans l’infléchissement de Coriolan.

Cependant, cette hypothèse a largement été remise en cause[72]. Si Valeria est considérée comme la première prêtresse de ce culte matronal, elle devait forcément être une matrone[73]. Cette femme forte est parfois rapprochée d’un autre personnage féminin éminent du début de la République : Cloelia. D’ailleurs l’histoire gentilice des Valerii avait réussi à capter le souvenir de Cloelia, comme le rappelle l’existence de traditions divergentes[74]. En suivant cette analyse, Veturia et Volumnia auraient pu incarner la double nature de Fortuna Muliebris[75] rappelée par les deux statues cultuelles, mais, selon N. Boëls-Janssen, Valeria « reste un personnage bien humain, celui d’une prêtresse qui, historiquement, mobilise l’agmen mulierum contre l’agresseur et, religieusement, incarne la première desservante du culte de Fortuna Muliebris »[76]. Comme le rappelle à juste titre D. Miano, cela reste de la spéculation[77]. K. Mustakallio livre une interprétation liée à l’anthropologie religieuse et préfère associer les protagonistes à des représentations de l’action rituelle et elle précise que ce culte féminin protégeant l’Vrbs était une alternative aux conflits guerriers des hommes[78]. Il faut tenir compte de la mémoire culturelle et religieuse pour comprendre l’étiologie de ce culte. D. Miano présente Fortuna comme une divinité conceptuelle et il insiste sur le fait que ce culte s’est enrichi des expériences passées[79], mais s’intéresse peu au rôle de Valeria. Les interprétations sont donc pléthoriques. Il convient de rester prudent en l’absence de sources suffisantes et de recentrer le propos sur la mémoire gentilice des Valerii et la dimension politique. En outre, les grandes familles mentionnées étaient bien attestées à cette époque, comme le rappelle le lapis Satricanus pour les Valerii, ce qui « rend ces identifications étymologiques très incertaines »[80].

C. E. Schultz s’intéresse certes aux pratiques religieuses féminines, mais elle replace également le débat au niveau de la place des femmes dans la sphère publique : « The matrons’ unofficial celebration of the first anniversary of their diplomatic success, their dedication of a second cult statue, and the tale of the statue’s pronouncement thus can be seen as expressions of matronal displeasure with the restriction of their participation in the official monumentalization of the cult rather than as late explanations for specific aspects of cult ritual »[81]. La tradition gentilice des Valerii a su tirer parti de ce récit de fondation pour mettre en valeur Valeria. Le fait que les matrones auraient fait confiance à cette femme issue d’une des familles les plus importantes de l’Vrbs montrait l’emprise des Valerii sur la vie publique au-delà de Valerius Publicola notamment.

Enfin, la localisation du temple de Fortuna Muliebris revêt une importance gentilice particulière, car la tradition annalistique a déjà lié les Valerii aux fossés de Cluilius[82]. C’est à cet endroit qu’aurait effectivement eu lieu le premier traité conclu entre Rome et Albe[83], sous le règne de Tullus Hostilius et sous l’impulsion d’un Valerius. Selon Tite-Live, un Marcus Valerius aurait été fétial et aurait participé à ce traité fictif[84]. L’épisode exalte la figure pacificatrice des Valerii, d’abord entre les peuples à l’époque royale, puis, sous la République, entre les Romains. Il s’agit vraisemblablement d’une création, peut-être de Valerius Antias, afin de magnifier les origines de la gens Valeria, dont le rôle est opposé à celui des Claudii, figures guerrières et promptes à la trahison. Le foedus avec les Albains est tout aussi fictif, mais on retrouve une caractéristique des Valerii présentés comme les défenseurs de Rome. Le fétial Valerius et Valeria sont des figures pacificatrices. Le culte de Fortuna Muliebris aurait d’ailleurs pu revêtir une dimension de protection divine de l’Vrbs[85].

L’histoire de Coriolan a suscité l’intérêt dès l’Antiquité et faisait partie des moments importants du début de la République. Selon la tradition, la coopération féminine a sauvé l’Vrbs et a consolidé le patriotisme romain. Cet épisode glorieux a fait l’objet de multiples versions au fil des siècles et il constituait une aubaine pour les Valerii qui souhaitaient renforcer leur prestige, en s’arrogeant une place de choix dans les événements de la fin du VIe s. et du début du Ve s. av. J.-C. L’histoire gentilice n’a pas seulement insisté sur P. Valerius Publicola, puisque le rôle prépondérant des femmes dans cet épisode a permis de valoriser la figure de Valeria, la sœur du consul de 509 av. J.-C. L’histoire de Coriolan, mêlant éléments mythiques, réécriture de l’histoire et difficultés à comprendre les débuts de la République romaine, facilite la compréhension des mécanismes de coopération féminine et la mise en scène d’un personnage féminin de la lignée des Valerii.

Bibliographie

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[1] Shakespeare, Coriolanus, acte V, scène III. Cette scène se déroule sous sa tente, juste avant le succès féminin.

[2] Même si la pièce de Shakespeare attribue un rôle non négligeable à Valeria, ce n’est pas toujours le cas des sources antiques. Par exemple, elle n’apparaît pas dans la version livienne de l’ambassade féminine (Liv., 2, 40, 1-12). Selon J. Champeaux (1982, 336), Tite-Live n’aurait pas voulu se disperser en citant un personnage secondaire. Tite-Live aurait en fait très bien pu ne pas retenir une version rapportée par Valerius Antias pour valoriser la gens Valeria. Toutefois cela reste une hypothèse, car les fragments conversés d’Antias ne mentionnent pas le rôle des Valerii durant cet épisode.

[3] Cic., Brut., 42-43.

[4] David 2001a, 7-25.

[5] Concernant le traitement particulier de ces sources textuelles, cf. Cornell 1995, 1-30, notamment 9-10 pour les traditions familiales. T. J. Cornell a également analysé la vraisemblance de l’histoire de Coriolan : « Leaving aside the romantic details, we can reasonably accept that the story reflects a genuine popular memory of a time when the Volscians overran most of Latium and threatened the very existence of Rome. The chronology is insecure, however, since none of the leading persans in the story appears in the consular Fasti; but the Romans’ belief that the events took place in the early years of the fifth century is probably correct in general terms » (1995, 307). L’historiographie est depuis longtemps divisée, comme le rappelait autrefois E. T. Salmon (1930, 96-101). G. Bloch avait déjà montré que l’histoire n’était pas une simple forgerie utilisant des traditions gentilices : « Croire que ce beau récit a été forgé de toutes pièces par la vanité nobiliaire d’une famille, c’est en vérité faire à cette famille un bien grand honneur » (1881, 224). Des études ont ensuite démontré la compatibilité de certains aspects avec nos connaissances de la société aristocratique du Ve s. av. J.-C. et des conflits avec les Volsques, cf. Cornell 2003, 73-97. Plus récemment J. Atkinson (2024, 75-93) a montré les allusions à l’époque tibérienne dans les références à Coriolan chez Valère Maxime, en comparant l’exil volontaire de Tibère à celui de Coriolan.

[6] Le rôle des femmes, notamment issues de l’aristocratie, a été au cœur de nombreuses études, voir notamment F. Rohr Vio 2022, 362-373. La fixation progressive du rôle féminin dans l’épisode de Coriolan est également liée au rôle féminin accru durant les époques tardo-républicaine et triumvirale.

[7] David 2001b, 249.

[8] Sous couvert de l’édification de l’histoire officielle des Valerii, Valerius Antias aurait amplifié leur rôle. R. M. Ogilvie (1965, 14) a même ironisé sur le nombre exceptionnel des « premières fois » de la gens : la gens Valeria aurait ainsi obtenu le premier dictateur, le premier fétial, le premier aristocrate à obtenir une sella curulis aux jeux… Il n’est donc pas anodin de retrouver cette lignée dans la geste de Coriolan grâce à Valeria, même s’il n’y a aucun fragment conservé de Valerius Antias concernant cette histoire.

[9] Liv., 2, 34, 8-11.

[10] Liv., 2, 35, 6. Sur la construction narrative de cet épisode et son importance pour le procès tribunicien, cf. David 2001b, 249-269.

[11] Liv., 2, 39, 5-6.

[12] Sur le rôle médiateur de Veturia, cf. Dubosson-Sbriglione 2011, 110-130.

[13] Plut., Cor., 33, 1.

[14] Plut., Cor., 33, 1. Sur le rôle spécifique de Valeria dans la coopération féminine, cf. infra. La deuxième partie est spécifiquement consacrée à la patricienne.

[15] Sur le pouvoir des larmes, cf. Rey 2017, notamment 82-83.

[16] Concernant les supplications à Rome, cf. Freyburger 1988, 515-523.

[17] D.H., 8, 43, 1-3.

[18] Plut., Cor., 30, 1.

[19] D.H., 8, 44, 2.

[20] Plut., Cor., 34, 3.

[21] Liv., 2, 40, 3 : Vbi ad castra uentum est nuntiatumque Coriolano est adesse ingens mulierum agmen, ut qui nec publica maiestate in legatis nec in sacerdotibus tanta offusa oculis animoque religione motus esset, multo obstinatior aduersus lacrimas muliebres erat. « A leur arrivée au camp, quand on lui annonça l’approche du long cortège de femmes, Coriolan, l’homme que n’avaient ému ni la majesté d’une ambassade officielle ni le cortège éclatant et imposant des prêtres, commença par redoubler de froideur devant des femmes éplorées » (trad. CUF, G. Baillet, R. Bloch et C. Guittard).

[22] Liv., 2, 40, 9.

[23] Plut., Cor., 36, 4-5.

[24] Cf. infra pour le portrait de Valeria chez Plutarque.

[25] L’œuvre de Denys d’Halicarnasse est explicitement citée dans la comparaison entre les vies d’Alcibiade et de Coriolan : Plut., Cor., 41 (2), 4.

[26] Plutarque cite notamment Valerius Antias dans sa Vie de Romulus (14, 7).

[27] Plut., Cor., 21, 3. Cette effusion n’apparaît pas dans la version livienne moins favorable aux Valerii (Liv., 2, 35, 6).

[28] Liv., 2, 40, 6-9.

[29] Rey 2017, 82-83.

[30] Plut., Cor., 33, 7-8 : ἠμείψατο δὲ ἡ Οὐολουμνία : «καὶ τῶν κοινῶν ἡμῖν συμφορῶν, ὦ γυναῖκες, ἴσον μέτεστι, καὶ ἰδίᾳ πράττομεν κακῶς ἀπολέσασαι τὴν Μαρκίου δόξαν καὶ ἀρετήν, τὸ σῶμα δ᾽ αὐτοῦ τοῖς τῶν πολεμίων ὅπλοις φρουρουμενον μᾶλλον ἡ σῳζόμενον ἐφορῶσαι. μέγιστον δ᾽ ἡμῖν τῶν ἀτυχημάτων ἐστίν, εἰ τὰ τῆς πατρίδος οὕτως ἐξησθένηκεν ὥστ᾽ ἐν ἡμῖν ἔχειν τὰς ἐλπίδας ». « Volumnie répondit : “ Non seulement, femmes, nous prenons la même part que vous aux calamités publiques, mais nous avons encore ce malheur particulier d’avoir perdu la gloire et la vertu de Marcius et de le voir lui-même prisonnier des armes ennemies plutôt que sauvé par elles. Mais la plus grande de nos infortunes, c’est que notre patrie soit affaiblie au point de n’avoir plus d’espérances qu’en nous” » (trad. CUF, R. Flacelière, E. Chambry).

[31] En étudiant les personnages féminins dans l’épisode de Coriolan, M. Bonjour a montré que Veturia symbolisait la petite patrie et que le livre II de Tite-Live illustrait l’origine du patriotisme romain (1975, 157-181, notamment à partir de la page 165 ; « La figure maternelle et d’autres figures féminines qui lui servent de substituts sont des symboles naturels de la petite patrie » p. 170).

[32] Cf. infra sur la réutilisation du mythe des Sabines dans le discours de Valeria.

[33] Rohr Vio 2022, 368, plus largement sur le poids politique des femmes à l’époque républicaine p. 362-373. Concernant la légitimation de l’action féminine à la fin de la République en invoquant des précédents de la Rome archaïque, cf. Rohr Vio 2019, 140-145.

[34] Liv., 2, 40, 1.

[35] D.H., 8, 39 ; Plut., Cor., 33, 1-10.

[36] D.H., 8, 39, 1-2.

[37] Valette 2012 [en ligne] : « La démarche des femmes est donc dans cette version explicitement liée à leur activité religieuse : leur décision apparaît comme inspirée par les dieux ». L’inspiration divine de Valeria est également présente chez Plutarque (Cor., 33, 3).

[38] Cf. infra.

[39] D.H., 8, 39, 3-5. Sur l’importance des discours féminins dans l’histoire de Coriolan, cf. Valette 2012 [en ligne].

[40] D.H., 8, 40, 1-5.

[41] Valette 2012 [en ligne].

[42] Sur le rôle de conseillère revêtu par Valeria, cf. Dubosson-Sbriglione 2011, 118.

[43] Plut., Cor., 33, 1-2 : ἐν δὲ ταύταις ἦν ἡ Ποπλικόλα τοῦ μεγάλα καὶ πολλὰ Ῥωμαίους ἔν τε πολέμοις καὶ πολιτείαις ὠφελήσαντος ἀδελφὴ Οὐαλερία. Ποπλικόλας μὲν οὖν ἐτεθνήκει πρότερον, ὡς ἐν τοῖς περὶ ἐκείνου γεγραμμένοις ἱστορήκαμεν, ἡ δὲ Οὐαλερία δόξαν εἶχεν ἐν τῇ πόλει καὶ τιμήν, δοκοῦσα τῷ βίῳ μὴ καταισχύνειν τὸ γένος. « Parmi ces dernières était Valeria, sœur de Publicola, l’homme qui avait rendu tant de grands services aux Romains, à la fois dans les guerres et dans le gouvernement de l’État. Publicola, il est vrai, était mort auparavant, comme nous l’avons relaté dans sa biographie ; mais Valeria n’avait rien perdu de sa renommée et de sa considération dans la cité ; car sa conduite prouvait qu’elle faisait honneur à sa race » (trad. CUF légèrement modifiée, R. Flacelière, E. Chambry).

[44] Plut., Cor., 33, 5 : αὐταί γε ἡμεῖς,’ εἶπεν, «ὦ Οὐολουμνία, καὶ σύ, Οὐεργιλία, γυναῖκες ἥκομεν πρὸς γυναῖκας, οὔτε βουλῆς ψηφισαμένης οὔτ᾽ ἄρχοντος κελεύσαντος, ἀλλ᾽ ὁ θεὸς ἡμῶν, ὡς ἔοικεν, οἰκτείρας τὴν ἱκετείαν, ὁρμὴν παρέστησε δευρὶ τραπέσθαι πρὸς ὑμᾶς καὶ δεηθῆναι σωτηρίαν μὲν αὑταῖς καὶ τοῖς ἄλλοις πολίταις, ὑμῖν δὲ πεισθείσαις ἐπιφανεστέραν φέροντα δόξαν ἧς αἱ Σαβίνων θυγατέρες ἔσχον, εἰς φιλίαν καὶ εἰρήνην ἐκ πολέμων συναγαγοῦσαι πατέρας καὶ ἄνδρας’. « Volumnie, et toi, Vergilie, femmes nous-mêmes, nous nous adressons à des femmes, car ce n’est point en vertu d’un décret du sénat, ni sur l’ordre d’un magistrat que nous venons à vous. C’est le dieu, je crois, qui, touché de nos prières, nous a suggéré l’idée de venir ici vers vous pour vous prier de faire une démarche qui non seulement nous sauvera nous-mêmes et les autres citoyens, mais encore vous assurera à vous, si vous y consentez, une renommée plus illustre que celle des filles des Sabins, lorsque celles-ci mirent fin à la guerre entre leurs pères et leurs maris et rétablirent entre eux l’amitié et la paix » (trad. CUF, R. Flacelière, E. Chambry).

[45] Cette mention apparaît également dans le discours de Valeria chez Denys d’Halicarnasse (8, 40, 4).

[46] Selon E. Valette, le rappel des Sabines « contribue aussi à présenter l’initiative des femmes comme un maillon dans le fil à la fois linéaire et cyclique de l’histoire romaine (…). Utilisée comme un exemplum, l’histoire des Sabines, qui appartient au passé le plus reculé de Rome, permet de montrer que Coriolan n’est ni le premier ni le dernier à se laisser fléchir par une femme » (2012 [en ligne]).

[47] Plut., Publ., 1, 1.

[48] D.H., 4, 67 et 5, 12.

[49] Nous nous limiterons au rôle de Valeria et à la place de ce culte dans la mémoire collective. Plus largement sur ce culte, cf. Gagé 1961, 29-47 ; 1963, 48-63 et 111-116 ; 1976, 189-193 ; Champeaux 1982, 335-373 ; Boëls-Janssen 1993, 373-388 ; Schultz 2006, 37-44 ; Miano 2018, 95-98. T. Cornell a réévalué l’imbrication de l’histoire de Coriolan et de la fondation du temple. Il estime que le culte de Fortuna Muliebris pourrait être effectivement lié à ces événements (2003, 76).

[50] David 2001a, 18. Il rappelle que les femmes partaient, probablement en procession, de l’espace urbain jusqu’à ce sanctuaire de confins. La localisation du temple aux limites de l’ager romanus a pu influencer un récit construit « autour d’un péril guerrier que les femmes, par leur intervention, auraient écarté de Rome » (p. 18).

[51] Boëls-Janssen 1993, 277.

[52] V. Max., 2, 4, 5 ; Zosime, 2, 1-3.

[53] D.H., 8, 55, 3 ; Liv., 2, 40, 12 ; Plut., Cor., 37, 4-5.

[54] Tite-Live (2, 40, 11) souligne d’ailleurs l’attitude masculine : Non inuiderunt laude sua mulieribus uiri Romani, adeo sine obtrectatione gloriae alienae uiuebatur. « Les hommes ne furent pas jaloux de la belle action des femmes, tant la malveillance pour la gloire d’autrui était peu dans les mœurs » (trad. CUF, G. Baillet, R. Bloch et C. Guittard).

[55] Plut., Cor., 37, 4-5. Sur la localisation du temple, cf. Egidi 2004, 272-273.

[56] V. Max, 1, 8, 4. En mentionnant l’aedes commémorant l’action féminine, Valère Maxime précise que Coriolan renonça à détruire Rome seulement grâce aux supplications de sa mère.

[57] Un denier de Faustine la Jeune avec la mention Fortunae muliebri sur le revers atteste la persistance du culte au Haut-Empire (RIC 683 Marcus Aurelius).

[58] Schultz 2006, 40-41.

[59] Cette inscription en latin archaïque a été découverte en 1977 dans le temple de Mater Matuta à Satricum.

[60] Schultz 2006, 41.

[61] Sur le rôle des femmes dans la construction des temples et la mise en place d’un culte, cf. Schultz 2006, 41-42. C. E. Schultz précise également que le refus du Sénat montre le souhait de réaffirmer l’autorité sénatoriale après l’échec de ses ambassades auprès de Coriolan (p. 44).

[62] D.H., 8, 7, 3-4.

[63] D.H., 8, 55, 5.

[64] V. Max, 1, 8, 4 : « Vous avez respecté les rites qui me concernent, matrones, dans votre consécration et vous les avez respectés dans votre dédicace » (trad. CUF, R. Combès).

[65] D.H., 8, 56, 3.

[66] Plut., Cor., 37, 5 : « Femmes, c’est bien selon le rite agréable aux dieux que vous m’avez dédiée » (trad. CUF, R. Flacelière, E. Chambry).

[67] J. Champeaux souligne la « coloration aristocratique » du culte (1982, 358).

[68] Boëls-Janssen 1993, 337.

[69] D.H., 8, 55, 4. Selon Denys, Valeria aurait accompli les premiers rites sur l’autel avant la fin de la construction du temple au mois de décembre de l’année suivant le succès de l’ambassade.

[70] Selon J. Gagé (1961, 42), Valeria incarnerait à ses yeux la « plénitude de la santé physique ».

[71] Gagé 1961, 29-47 ; 1963, 48-63 et 111-116 ; 1976, 189-193. Nous ne reviendrons pas ici sur toutes les hypothèses proposées sur les noms des personnages féminins. Volumnia ferait penser à la divinité archaïque Lucia Volumnia liée à la naissance et à la petite enfance. La déesse mineure aurait en fait été captée par Fortuna Muliebris.

[72] Miano 2018, 95.

[73] Voir notamment la réfutation de l’hypothèse de J. Gagé par N. Boëls-Janssen (1993, 376).

[74] Plin., Nat., 34, 29 : Nisi Cloeliae quoque Piso traderet ab iis positam, qui una opsides fuissent, redditis a Porsina in honorem eius. e diuerso Annius Fetialis equestrem, quae fuerit contra Iouis Statoris aedem in uestibulo Superbi domus Valeriae fuisse, Publicolae consulis filiae eamque solam refugisse Tiberimque transnatauisse ceteris opsidibus qui Porsinae mittebantur, interemptis Tarquinii insidiis. « Si Pison ne rapportait aussi de Cloelia que sa statue fut élevée par les autres otages, ses compagnons, quand Porsenna les eut rendus pour lui faire honneur. Au contraire Annius Fetialis dit que la statue équestre qui se trouvait en face du temple de Jupiter Stator, dans le vestibule de la maison de Tarquin le Superbe, représentait la fille du consul Publicola, Valérie [Valeria], qui seule avait pu s’échapper et traverser le Tibre à la nage, les autres otages qu’on envoyait à Porsenna ayant été tués dans une embuscade de Tarquin » (trad. CUF légèrement modifiée, H. Le Bonniec). Sur Cloelia et Valeria, cf. Arcella 1985, 33-42 et Roller 2004, 31-32 et 46-50. J. Gagé (1963, 60-62) a suggéré que Cloelia et Valeria ne sont pas des références gentilices, mais sont liées à des fonctions rituelles : la « purification » pour Cloelia et « la force, la bonne santé » pour Valeria. L’hypothèse avait été acceptée pour Cloelia par F. Coarelli (1983, 86) ; contra Arcella 1985, 33-40.

[75]  Gagé 1963, 48-63 ; Champeaux 1982, 339-349 ; Boëls-Janssen 1993, 375-376 (375 : « Il s’agit d’un culte destiné à encadrer religieusement les différentes catégories féminines de la cité. L’agmen mulierum de la tradition historique doit être la transposition fictive d’une procession rituelle au temple de Fortuna Muliebris »).

[76] Boëls-Janssen 1993, 376.

[77] Miano, 2018, 95.

[78] Mustakallio 1990, 130-131.

[79] Sur Fortuna Muliebris, voir Miano 2018, 95-98.

[80] David 2001a, 21. J. Gagé avait déjà répondu aux objections sur l’historicité de ces lignées. Selon lui, les Volumnii auraient en fait capté ce nom pour la dimension religieuse (1961, 47).

[81] Schultz 2006, 44.

[82] Liv., 1, 23, 3 : Albani priores ingenti exercitu in agrum Romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus quinque milia passuum locant, fossa circumdant ; fossa Cluilia ab nomine ducis per aliquot saecula appellata est, donec cum re nomen quoque uetustate aboleuit. « Les Albains prirent l’offensive et, avec une nombreuse armée, envahirent le territoire de Rome. Ils établissent leur camp à cinq milles tout au plus de la ville et creusent tout autour un fossé, qu’on appela pendant plusieurs siècles fossé Cluilius, du nom de leur chef, jusqu’au jour où le fossé et son nom furent effacés par le temps » (trad. CUF, G. Baillet et R. Adam).

[83] Liv., 1, 24, 6-9.

[84] Liv., 1, 24, 6. Sur ce M. Valerius, cf. Volkmann 1948, RE, VII.A.2, col. 2307, s. v. Valerius nº 66 ; Fasti sacerdotum, n°3368 (1344).

[85] Miano 2018, 95-96.